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Le premier pas sur la terre gelée du Spitzberg, et déjà un choc sensoriel. Sonore. La neige crisse sous mes pas, elle grince et gémit. Le son vole dans l’air pur, y étincelle. La lumière est douce à minuit, c’est toute une gamme de jaune-orangé et de magenta. L’air est immobile pur et saisissant, quelque chose comme -15°C. L’instant est irréel, c’est mon premier instant sur cette île polaire, j’aperçois des falaises, des glaciers, la banquise et des baraquements aux couleurs vives.
Mais l’heure n’est pas à la promenade, nous avons une expédition à préparer.
Préparatifs La quantité de matériel est impressionnante. La qualité également, pas de place au hasard. D’abord, contrôler le matériel de glisse: ski; bâtons et pulkas. Y ajouter les brancards, les harnais, des pièces de rechanges et de secours …. tout doit être parfaitement opérationnel et réparable. Vient ensuite les équipements individuels. Contrôle de la qualité des vêtements et sous-vêtements, outils et accessoires qui deviendront vite essentiels. Et enfin, distribution et explication du fonctionnement des EPI, qui concernent ici la gestion de la rencontre avec l’ours polaire. Selon un principe de « riposte graduée » chacun porte autour du cou un petit lance-fusée charge d’un gros pétard. Objectif: avertir le groupe et effrayer le plantigrade. Puis plusieurs -gros- pistolets d’alarmes sont répartis dans les pulkas. Enfin, une carabine de fort calibre est toujours à portée de main du chef d’expédition. Tout est en règle, on en profiterait bien pour boire une bière polaire, mais un gros engin gronde déjà sous nos fenêtres.


Cette chose-là ne ressemble à rien d’autre. Deux grosses boites métalliques sur des chenilles, peintes en bleu qui ont du mal à faire oublier le kaki d’origine. Pendant que nous jettons notre équipement dans la boîte n°2, Olaf -le chauffeur- grille sa 19éme cigarette du jour. Nous embarquons avec lui dans la boîte n°1 dont l’habitacle est chauffé à 32°C. Olaf est bougon, de toute façon la vacarme neutralise toute tentative de conversation. Buée dedans, brouillard dehors, on ne distingue rien au travers des hublots, seuls les violents chaos témoignent que nous nous déplaçons. Quelques heures plus loin, Olaf arrête son engin démoniaque, sort allumer sa 27éme clope et déclare que nous sommes arrivés, que de toutes façon il n’ira pas plus loin, c’est trop dangereux. C’est sur ces propos engageants que nous déchargeons notre bardas. Après avoir lâché une bonne blague en norvégien, il nous souhaite bonne chance et s’en va, laissant le silence s’abattre sur nous. On se regarde, on se retourne. « Bon, on monte le camp et on fait un thé ? » Tout le monde approuve… Action
Le camp vient d'être dressé dans la nuit bleue
L’heure n’est plus à la philosophie, mais à l’action. Aux actions, celles qui vont rythmer nos 12 jours et 12 nuits d’expédition. Première opération, monter le camp, ce qui consiste à dresser la tente mess et les dômes doubles, vider les pulkas et remplir les tentes, faire fondre de la neige, creuser les tinettes, installer le périmètre anti-ours … enfin faire une photo et boire le thé. Le tout avec des moufles ! Après ces efforts, le réconfort d’un bon dîner dans la tente mess, assis autour de la fosse creusée dans la neige, on y englouti soupes et plats lyophilisés dans un bain de vapeur réconfortant, on rit, on devise, qu’importe si la tempête se lève, le camp est dressé ! La nuit se passe dans son duvet, habillé, le bonnet sur la tête et dans des rêves de ski, de congères et de glacier. Au matin, il faut un peu de temps pour émerger, s’organiser, déjeuner et tout faire rentrer dans les pulkas. Enfin la journée de randonnée peut commencer.
Techniquement, c’est assez simple: il suffit d’avancer en tirant le traîneau. Deux options: avec ou sans les skis, en fonction de la portance de la neige. Pour le reste, on consacre son attention et ses efforts à réguler sa température interne. L’effort est parfois intense, la température ressentie très variable en fonction de l’ensoleillement, du vent, de l’altitude. Alors on met et on enlève un ou deux bonnets, les surmoufles ou les gants … et ainsi de suite, pour ne pas transpirer ni geler.


Fin d'étape, vers 2h du matin Une fois ces détails réglés, on peut lever les yeux et se faire plaisir. L’ambiance polaire est enivrante de silence et de paix. Le monde est figé sur cette côte est du Spitzberg. Tout y est grand, évidement beau et -très- sauvage. Cette île est une montagne, comme celles de tout l’archipel du Svalbard. Des montagnes de grès, ouvertes de larges vallées glaciaires. Ces vallées et la côte sont les seules zones accessibles au randonneur, en montagne rares sont les cols franchissables. Au bas d’une de ces vallées, l’horizon s’élargit, nous débouchons face à la banquise. Plein sud, par la « plage » nous progressons rapidement entre les falaises de la côte et la mer gelée. Mais à un cap, une large baie s’ouvre devant nous. Le chemin le plus court n’est plus la côte.

Sur la mer Sur la banquise, côte Est de Spitzberg, avant de croiser les ours C’est une toute petite fissure dans la neige. Deux ou trois centimètres tout au plus. Plus large on l’appellerait une crevasse. J’aimerais mieux ça, une crevasse je sais ce que sais, j’en ai plein la montagne. Mais je suis sur une plage, devant moi c’est la mer. Gelée, chaotique, méconnaissable, mais la mer. Et je ne suis pas marin. Et la simple idée d’aller sur la mer avec des skis et une lourde luge attachée dans le dos me paraît bien absurde. Mais il est trop tard pour y penser. Quelques foulées plus tard, j’ouvre les yeux. Vivant. Ok, tout va bien, l’horizon est toujours là, mais le « sol » est bien tourmenté. Des icebergs petits et grands sont prisonniers de la banquise. Mais surtout, on voit bien que ça bouge là-dessous. Des courants ou des marées déplacent le liquide qui est sous 2 ou 3 m de glace, et le solide en subit une tectonique qui complique la tâche du skieur. Mais malgré tout, nous avançons bien, sous le soleil. Jusqu’au moment où devant moi , Laurent s’immobilise et fixe un point à l’Est. Les sens en alerte, je l’imite.Il nous faut une poignée de secondes pour identifier la masse moins blanche que la neige qui bouge à 150 m de nous. Une grosse masse accompagnée de deux boules bondissantes. Une ourse et deux oursons! Et nous cinq sur la banquise, pas un arbre à moins de 3000 km pour se cacher ! C’est le moment de mettre en application les consignes. On se met en ligne, dégagé des traîneaux. Maman ours nous observe, hume l’air sur ses pattes arrière, se rapproche insensiblement. On commence à crier dans un bel ensemble, puis on improvise un concerto pour pelle à neige, bâtons et bidons. Maman ours réfléchit, se qui lui arrive rarement. De notre côté, les pétards et la carabine sont prêts à prendre le relai. Ce petit jeu durera peut-être une demi-heure, puis maman ours décide subitement qu’il est l’heure d’aller chasser le phoque et s’en va. Tout s’est passé en douceur.
 
Sur le lac, au pied du glacier

Après une halte chez les occupants du vagabond -ce bateau rouge occupé par une petite famille française, nous quittons la côte pour les glaciers de calotte qui couvrent le centre de l’île. Passé le front du glacier, la pente est faible mais les pulkas diablement lourds. Le léger souffle qui descend de la montagne est bien frais et le thermomètre s’effondre. De -18°C sur la côte, nous passons à -25 puis -30°C en plein effort. Au col à 300 m d’altitude, au coeur d’un panorama saisissant de calotte polaire baignée du bleu-rose de la nuit … les -35°C nous font avaler en hâte une soupe tiède avant de dévaler vers la vallée. Plus loin, plus bas, au bord du grand lac qui l’été baigne le pied d’un glacier, mauvaise surprise: il fait encore plus froid. -42°C au thermomètre avant que celui-çi ne rende l’âme. Le menu du soir sera donc thé-vodka-duvet.
Toutes les bonnes choses ont une fin, et dès le lendemain, un redoux arrive. Redoux qui se transforme en dépression, qui se transforme en 25 cm de poudreuse. Le fonctionnement de notre équipe prend alors tout son sens: pour continuer: il faut faire la trace. On se relais, on sue, on souffle, il fait chaud, -5°C c’est à peine supportable.


Un peu de poudreuse pour passer le dernier col
Et cette vallée qui n’en finit pas, Reindallen, la vallée des rennes. Ils sont là ces étranges ruminants, trop occupés à gratter du sabot pour nous regarder passer les premières pentes du dernier col.

Savent-ils que derrière le col nous trouverons la ville minière de Longyearbien, ses bars, sa pizzéria et son aéroport? Peu importe cet autre monde, cette autre vie, pour eux comme pour nous il reste un col à grimper, la neige et le camp de ce soir, le repas à mériter.
La vie quoi !...
Texte : Damien Parisse / Photo : Gilles Reboisson
Trip Leader : Evert Tito, avec la participation de Philippe et Laurent !!!
Un grand merci...
...pour l'équipement : Vertical
...pour nos yeux : Julbo
...pour la chaleur humaine : Icebreaker
...pour les images : Agence Explos
...pour les rencontres : Vagabond
...pour le voyage : Svalbard-Nature
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